L’homme qui m’a demandé de le briser
L’horloge numérique du poste de contrôle afficha 00:00 dans un froid électrique et inaugura le petit matin. La dernière trace de la journée s’effaçait au quinzième étage de la Torre Mediterránea, après trois heures d’émission en direct. À travers les moniteurs filtrait la musique aseptisée du bulletin de minuit, tandis qu’à l’intérieur le temps semblait s’être arrêté.
La rédaction était un squelette de chaises vides et d’écrans en mode économie d’énergie. Seul le bourdonnement des serveurs et l’écho d’une voiture descendant l’Avenida del Puerto rompaient le silence. Cervera, avec son énergie de tempête, aurait déjà traversé le parking. Au contrôle, il ne restait que Bruno et son technicien, deux survivants de garde dans un bâtiment déjà endormi.
Bruno Vidal était appuyé au bord de la console, la chemise retroussée et la fatigue alourdissant ses paupières. Iván Soler terminait de transférer les audios de l’émission avec une lenteur inhabituelle chez lui. Iván était l’efficacité même, un homme de câbles et de précision, mais cette nuit-là ses gestes étaient lents, presque délibérés. Ses yeux, d’un brun chaleureux, cherchaient ceux de Bruno avec une honnêteté désarmante : le regard du technicien était un port sûr ; le sien, affûté et chargé d’ombres, semblait faire naufrage dans cette paix qu’il ne se sentait pas capable de réclamer.
— C’est bon, tout est sur le serveur, Bruno — dit Iván, rompant le silence. Sa voix sonnait plus grave que d’habitude.
— Merci, Iván. Tu es une bouée de sauvetage. Je ne sais pas ce que j’aurais fait aujourd’hui sans toi.
Bruno se retourna pour prendre son sac à dos, mais Iván ne bougea pas. Il n’était qu’à quelques centimètres. La lumière des vumètres dessinait des ombres vertes et rouges sur leurs visages. Il tendit la main, soi-disant pour attraper un connecteur, mais ses doigts frôlèrent ceux de Bruno sur la surface froide de la table. Ce n’était pas un accident. C’était un point d’ancrage qu’il cherchait depuis des mois.
Bruno sentit le contact et, pour la première fois depuis longtemps, ne se recula pas. Dans les yeux d’Iván, il n’y avait ni secrets ni clauses de confidentialité ; seulement un homme qui voulait prendre soin de lui.
— Bruno… — murmura Iván en réduisant la distance qui restait.
Bruno ferma les yeux. Le vide que l’autre avait laissé dans sa poitrine était un trou noir qui lui faisait mal chaque fois qu’il voyait une photo de lui dans les journaux. Il avait besoin de bruit, de quelqu’un qui occupe cet espace ne serait-ce qu’un instant, pour ne plus entendre l’écho d’un téléphone qui ne sonnait jamais.
Quand Iván se pencha et l’embrassa, Bruno se laissa emporter dans un abandon désespéré. Ce fut un baiser chaud, réel, sans les angles coupants des autres rencontres ni cette urgence clandestine qui lui avait toujours laissé un arrière-goût amer. Iván l’embrassait comme s’il était quelqu’un de précieux, pas un danger à cacher. Il lui lécha la lèvre inférieure, la mordilla doucement, et sa langue s’enfonça dans la bouche de Bruno à la recherche de la sienne avec une faim patiente. Bruno répondit par réflexe, se laissant envahir, sentant la salive du technicien se mêler à la sienne et lui réchauffer le palais.
Mais alors Iván colla son corps au sien et chercha de la main la peau sous sa chemise. Ses doigts, chauds et sûrs, descendirent le long de son cou jusqu’aux boutons. Quand le bout de ses doigts effleura la peau nue, juste au-dessus du sternum, il y eut court-circuit.
Bruno se figea. Ce n’était pas un refus physique, parce que le corps d’Iván était jeune, ferme et sentait le savon propre, et il percevait parfaitement la bosse dure de la bite du technicien se pressant contre sa hanche à travers le pantalon. C’était une invasion de la mémoire. En ce microsecondes, le fantôme de l’autre homme surgit des ombres de la cabine, réclamant sa place avec une force violente. Bruno se souvint de la pression d’autres mains, bien plus brutales et possessives, et du poids d’un secret qui l’empêchait de se donner à quoi que ce soit qui ne fût pas cette douleur familière.
— Attends… Iván, attends — murmura-t-il, s’écartant avec douceur mais avec une fermeté sans réplique.
Il posa son front sur l’épaule du technicien et ferma les yeux pour contenir la marée de culpabilité qui lui remontait à la gorge. Iván resta immobile, les mains suspendues dans l’air.
— J’ai fait quelque chose de mal ? — demanda-t-il, la voix chargée de vulnérabilité.
Bruno secoua la tête sans se relever de son épaule. Il se sentait imposteur. Il avait essayé d’utiliser Iván comme un bouclier contre sa propre solitude, et cet homme ne méritait pas d’être le bouclier de qui que ce soit.
— Non… toi, tu n’as rien fait qui ne soit pas parfait — dit-il en se redressant, les yeux embués —. Mais il vaut mieux qu’on n’aille pas plus loin. Je ne peux pas. Ce n’est pas à cause de toi. C’est juste que je ne suis pas seul ici.
Il porta un doigt à sa tempe.
— Il y a des interférences qui m’empêchent de t’entendre. Et ce ne serait pas juste que je t’embrasse alors qu’il y a quelqu’un d’autre qui occupe toute la bande passante.
L’horloge marqua 00:05 et agit comme un détonateur. Putain, que cette journée se termine. Que plus jamais ce ne soit le dix novembre. Il y avait exactement quatre ans. Une vieille voix de baryton, avec son ton fanfaron, résonnait dans sa tête : une date anniversaire privée, cachée, réservée à son souvenir et, qui sait, à celui de cet homme qui lui envahissait l’esprit.
***
D’un coup, le bourdonnement des serveurs se transforma en le silence sous pression d’un manoir à Rocafort. L’odeur du café rassis fut remplacée par un parfum de bois coûteux, de cuir et de cette senteur citronnée qui émanait toujours de la peau de Darío Beltrán.
Il se souvint de la tension dans la mâchoire du capitaine, de la façon dont il dominait l’espace comme si le salon était son petit territoire, l’expulsant avec chaque réponse monosyllabique, avec chaque geste de mépris envers le dictaphone. Mais il se souvint surtout du moment où le masque tomba. Cela se produisit quand l’enregistrement s’arrêta et que Darío resta debout près de la baie vitrée, lui tournant le dos. La lumière de la ville découpait la silhouette de ce géant qui semblait avoir le monde à ses pieds, mais dont les épaules s’affaissaient sous un poids invisible. Il ne se retourna pas pour le mettre dehors. Et Bruno, au lieu de partir, fit un pas vers le vide.
— Fais-le — pressa Darío, la voix brisée —. Fais ce pourquoi tu es venu, Vidal.
Apparut alors ce regard bleu, électrique et blessé, que Bruno n’avait jamais vu dans une conférence de presse. Il ne vit pas la star de l’équipe ; il vit un homme qui criait en silence, qui avait besoin qu’un autre soit assez courageux pour traverser son armure et lui rappeler qu’il était encore de chair et de sang.
Bruno franchit les trois mètres qui les séparaient, les mains tremblantes. Quand il l’atteignit, Darío s’était déjà tourné vers lui. Sa chemise était sortie du pantalon, à moitié déboutonnée, et la bosse dure d’une bite énorme gonflait à l’entrejambe de son jean. Il lui saisit la nuque d’une main et écrasa sa bouche contre la sienne dans un baiser qui avait le goût du whisky et de la rage. Il lui mordit les lèvres jusqu’à les faire saigner à peine, et lui enfonça la langue au fond du palais tandis que l’autre main cherchait son cul par-dessus le denim.
— À genoux, Vidal — lui grogna-t-il à l’oreille, de cette voix de baryton qui l’obsédait depuis des mois —. Tu passes toute la putain d’interview à me mater la braguette. Suce-moi.
Bruno tomba à genoux sur le tapis hors de prix du salon sans hésiter. Il déboucla sa ceinture de doigts maladroits et lui fit descendre le pantalon jusqu’aux cuisses. La bite du capitaine bondit, dure, épaisse, lourde, avec le gland rouge et une goutte épaisse de liquide pré-séminal pendue à la pointe. Elle sentait l’homme propre et la sueur. Bruno la prit en main, surpris par son calibre, et passa la langue de la base des bourses jusqu’à la tête, léchant cette goutte transparente qui lui colla au palais avec une saveur légèrement salée et amère.
— Putain… — haleta Darío, se tenant au rideau —. Prends-la toute, putain de journaliste. Ferme cette bouche une bonne fois.
Bruno ouvrit les lèvres et s’enfonça toute la bite dans la gorge, la laissant lui frôler le fond jusqu’à lui tirer des larmes des yeux. Il se mit à la sucer avec faim, de haut en bas, aspirant le gland quand il arrivait au bout, enfouissant son nez dans les poils pubiens sombres quand il redescendait jusqu’au fond. Il léchait la veine gonflée du dessous avec la langue à plat, et caressait ses bourses de l’autre main, lourdes et tendues. Darío lui attrapa les cheveux à deux mains et commença à lui baiser la bouche sans ménagement, poussant les hanches contre son visage, l’obligeant à avaler encore et encore.
— Comme ça, putain… comme ça… merde, Vidal, tu suces comme si ta vie en dépendait — siffla le capitaine, se cambrant —. Personne… personne ne m’a jamais sucé comme ça.
Bruno gémit la bouche pleine, et cette vibration parcourut la bite de Darío comme un coup de fouet. Il sentit qu’elle gonflait encore contre sa langue, qu’elle palpitait, que le capitaine tirait sur ses cheveux pour la lui sortir juste avant de jouir. Il le releva d’un coup, lui arracha les boutons de la chemise, et le jeta sur le dos sur le canapé de cuir.
Il lui arracha le pantalon et le caleçon d’un coup sec. La propre bite de Bruno était elle aussi dure comme une pierre, ruisselant contre son ventre. Darío lui écarquilla les jambes avec les genoux, se cracha dans la main, puis se badigeonna la bite avec cette salive et le pré-séminal qui n’arrêtait pas de lui perler. Ensuite, il cracha encore et lui enfonça deux gros doigts dans le cul de Bruno d’un seul coup.
— Ah, putain… — gémit Bruno, se cambrant contre les doigts du capitaine, qui cherchaient déjà à l’intérieur ce point qui le faisait trembler.
— Regarde-moi, Darío — répliqua Bruno, la voix brisée —. Il n’y a pas de caméras. Il n’y a que toi et moi. Lâche tout.
— Tu vas me détruire — haleta-t-il, son souffle lui brûlant la peau tandis qu’il lui ouvrait le cul avec ses doigts, les faisant tourner, l’élargissant —. Si quelqu’un voit dans quel état tu me mets…
— Ou alors c’est toi qui vas me détruire. Ne t’arrête pas, putain. Enfonce-la-moi, maintenant.
Darío retira ses doigts et plaça la grosse tête de sa bite contre le trou serré de Bruno. Il poussa d’un coup, sans pitié, et s’enfonça entièrement d’une seule embardée qui arracha à Bruno un cri rauque. Il resta immobile un second, respirant contre son cou, puis se mit à le baiser lentement, l’enfonçant jusqu’au fond à chaque fois, avec ces hanches de footballeur qui avaient la force d’un marteau-pilon.
— Je ne sais pas qui je suis sans le mur, Bruno — il le chercha avec une urgence violente, ses lèvres heurtant maladroitement les siennes entre deux coups de rein —. Ne… me laisse pas.
— Je te tiens, Darío. Je te tiens. Baise-moi plus fort, putain, plus fort.
Le capitaine obéit comme si cela le déliait. Il lui attrapa les jambes derrière les genoux, les lui jeta sur les épaules et se mit à le prendre avec des coups de boutoir brutaux qui faisaient craquer le canapé. Chaque choc de ses hanches contre le cul de Bruno sonnait comme une gifle. La bite de Bruno rebondissait entre leurs deux ventres, ruisselant de liquide pré-séminal sur tout son estomac.
— Tu es… putain, Vidal… tu m’allumes — murmura-t-il, et pendant un instant Bruno sentit une larme, ou peut-être juste de la sueur, lui frôler la joue —. Personne ne me touche comme ça. Personne ne me laisse l’enculer aussi fort.
— C’est ce que tu voulais, non ? — Bruno lui mordit le lobe de l’oreille et sentit le spasme du capitaine, un tremblement qui lui parcourut la bite dans le cul —. Que quelqu’un ose te briser.
— Oui… — Darío serra les dents, son corps cambré sous celui de Bruno, ou plutôt au-dessus de lui, entrant et sortant avec une cadence de plus en plus violente —. Brise-moi une putain de fois. Fais-moi oublier qui je suis.
Bruno lui planta ses ongles dans le dos tandis que le capitaine lui baisait le cul avec une force de stade, lui serrant les cuisses autour de la taille. Darío lui attrapa la bite dégoulinante et se mit à la branler au rythme de ses propres coups de reins, la paume calleuse et ferme. Bruno jouit le premier, projetant des jets épais de sperme entre leurs ventres, serrant le cul autour de la bite du capitaine par des spasmes qui l’écrasaient. Darío tint encore trois embardées, gémit un « putain, Vidal, putain » rauque entre ses dents, et se vida en lui avec une longue décharge que Bruno sentit palpiter chaude tout au fond.
Ils restèrent collés l’un à l’autre, trempés de sueur et de foutre, Darío encore en lui, refusant de retirer sa bite, le front enfoui dans son cou et respirant comme s’il venait de courir toute une prolongation. Cette nuit froide et limpide, Bruno découvrit que le « Mur » était, en réalité, un homme mort de froid. Et il découvrit que lui, un jeune journaliste qui n’avait cherché qu’une interview, était prêt à s’embraser pour lui donner de la chaleur.
***
Bruno cligna des yeux et revint au présent dans un sursaut. La main d’Iván était toujours là, chaude et sûre, mais pour lui c’était une interférence insupportable, un bruit blanc qu’il n’arrivait pas à caler sur la fréquence de son cœur.
— C’est lui, pas vrai ? — demanda Iván avec douceur —. Celui de l’interférence. Celui qui te déconnecte au milieu d’une phrase quand tu crois que personne ne te regarde.
Le poids des quatre dernières années s’abattit d’un coup sur ses épaules. Bruno chercha appui contre la paroi vitrée de la cabine et laissa son dos glisser le long jusqu’à finir assis par terre, les genoux pliés et la tête entre les mains. Iván, sans dire un mot, l’imita : il s’assit face à lui, jambes croisées, créant un espace de confidence dans le coin le plus sombre du studio.
— Tu ne me dois aucune explication — dit-il en posant une main sur son genou —. On peut rester comme ça, en silence, si ça t’aide.
Bruno leva les yeux. Ses yeux verts brillaient, embués, sous la lumière rouge de l’horloge.
— J’ai fait une erreur — dit-il enfin, d’une voix qui semblait venir du plus profond de lui —. Et je ne peux pas en faire une autre maintenant en m’embarquant avec toi, Iván. On est collègues. Demain, il faudra rentrer là-dedans.
— Tu ne serais pas le premier. Parfois, j’ai l’impression que cet étage est un aimant à catastrophes sentimentales — Iván laissa échapper un rire chaleureux qui allégea la tension —. Quelle que soit la personne qui t’a mis dans cet état, j’espère qu’elle sait à quel point elle est chanceuse. T’avoir là, à l’attendre en silence entre deux bulletins, ça n’a pas de prix. Depuis que je t’ai rencontré, en septembre de l’année dernière, je sais à ton regard qu’il existe quelqu’un. Cet homme.
Bruno sentit le monde s’arrêter. Le mot resta en suspension dans la cabine, heurtant les micros éteints.
— Cet homme… — murmura-t-il, l’admettant pour la première fois à voix haute devant quelqu’un de la radio qui ne fût ni Olga ni Cervera —. Je l’ai trouvé.
— Et tu dis que c’était une erreur, parce qu’il t’a clairement brisé le cœur.
Bruno ne répondit pas. Il resta silencieux, statue de sel sous la lumière rouge. Le silence fut sa réponse la plus éloquente.
— Et ne le prends pas au sens littéral — ajouta Iván —, mais ce connard qui t’a brisé ne te mérite sûrement pas. Bruno Vidal ne se prendrait pas pour n’importe qui, pas s’il n’était pas son égal, même si le type est un crétin.
Bruno sentit un frisson. Son égal. Iván ne savait pas qu’il parlait du capitaine de l’équipe, d’une idole, mais il avait vu juste : pour Bruno, Darío n’était pas le buste de marbre des conférences de presse, mais l’homme qui vibrait sur sa même fréquence de solitude et d’excellence.
— C’est… ou c’était… quelqu’un qui me mettait au défi — confessa-t-il, regardant ses mains qui tremblaient encore —. Quelqu’un que j’ai haï et aimé à parts égales, avec la même intensité.
— Tu sais ce qu’on dit — fit remarquer Iván avec un demi-sourire — : de l’amour à la haine, il n’y a qu’un pas. Et qui se dispute se désire.
Bruno pensa au montage qui circulait sur les réseaux, cette parodie de la guerre éternelle entre le journaliste incisif et le mur infranchissable dans les zones mixtes. Le monde voyait un conflit professionnel ; lui, il ressentait une brûlure intérieure.
— On s’est beaucoup battus. Maintenant, il ne reste plus que le silence.
— Parfois, le silence guérit — dit Iván, s’adossant au mur —. Même si ce n’est que pour laisser de la place au deuil. Et au lâcher-prise.
— Avant ça… cet homme, qu’aurait-il pu être pour toi ? S’il n’y avait pas eu de murs.
Un long silence s’installa. Bruno ferma les yeux et, pour la première fois de toute la nuit, se sentit apaisé.
— Il aurait pu être ma maison. Tu connais cette sensation d’arriver quelque part et de savoir que tu n’as pas besoin de faire semblant ? C’était le seul qui m’obligeait à être meilleur et, en même temps, le seul qui me permettait d’être faible. Deux pôles opposés : lui, l’ordre, et moi, le chaos ; lui, le silence, et moi, la voix. Ensemble, on aurait pu être invincibles.
— Un miroir qui me renvoyait une image de moi-même qui me faisait autant peur que du bien. Mais maintenant, c’est l’homme qui m’a brisé. Et le pire, c’est que, même s’il m’a détruit, j’ai l’impression que ses morceaux s’emboîtent encore avec les miens. Malgré tout… il est temps de le laisser partir, avant que le silence ne m’efface moi aussi.
Iván acquiesça, lui donna une dernière pression sur l’épaule et se leva.
— C’est dommage, Vidal. Un amour pareil, on ne le rencontre qu’une fois, mais survivre aussi, c’est une victoire — il lui tendit la main pour l’aider à se relever —. J’espère juste que, si jamais cet homme sort de son bunker, il restera encore quelque chose de toi qui ne soit pas carbonisé. Tu vaux trop pour n’être que le secret de quelqu’un.
Il éteignit la console d’un clic définitif et le silence de la cabine devint absolu. Ils quittèrent la rédaction en laissant derrière eux les micros qui gardaient le secret de leur confidence. En franchissant le seuil de la Torre Mediterránea, l’air glacial de l’Avenida del Puerto lui rappela qu’il était officiellement déjà le dix novembre.
— Bonne nuit, Iván — dit Bruno d’une voix qui, pour la première fois depuis longtemps, ressemblait à la sienne.
— Bonne nuit, chef. Prends soin de toi.
***
Cette même nuit, l’appartement du Cabañal baignait dans une pénombre rompue seulement par la lueur bleutée de l’ordinateur portable sur la table du salon. Bruno avait retiré ses vêtements de la radio dès son arrivée ; avec ses cernes marqués par une fatigue qui allait au-delà du physique, il paraissait plus jeune et, en même temps, beaucoup plus vieux.
Il savait où se trouvait ce fichier. Il le gardait dans un dossier chiffré, hors des serveurs de la radio, comme on garde un trésor ou la preuve d’un crime. Le curseur trembla avant qu’il ne double-clique sur un fichier intitulé BELTRAN_ROCAFORT_RAW_101114.mp3.
Le salon se remplit d’un souffle numérique et, soudain, la voix d’un Darío de vingt-sept ans emplit la pièce, plus râpeuse qu’aujourd’hui, chargée d’une tension que Bruno identifiait à présent comme un cri à l’aide.
— Parlons de ce salon, Darío — s’entendait-il dire, à vingt-quatre ans à peine —. Tu as une des plus belles vues de la ville, mais on dirait que les fenêtres ne servent qu’à laisser le monde regarder à l’intérieur. Comment gère-t-on le silence dans une maison aussi grande quand les projecteurs du stade s’éteignent ?
— Le silence est le plus difficile. Sur le terrain, le bruit te guide : s’ils te sifflent, tu gênes l’adversaire ; s’ils t’applaudissent, tu es sur la bonne voie. Mais ici, ça ne donne aucun indice. Personne ne t’explique que le brassard est un rappel que tu n’as pas le droit d’être fatigué. Ni triste. Ni seul.
— Tu te sens seul, capitaine ?
— Je me sens observé, ce qui n’est pas la même chose qu’être accompagné. La vraie peur, ce n’est pas de perdre un match. C’est qu’un jour le miroir me renvoie l’image de quelqu’un que je ne reconnais pas, parce que j’ai passé ma vie à être ce dont le club avait besoin.
— Qui est Darío Beltrán quand il n’a personne à sauver ?
— Quelqu’un qui cherche encore la réponse. Quelqu’un qui a la panique de découvrir que, s’il laisse un jour quelqu’un entrer vraiment, il verra que le mur a des fissures. Et que, si on me touche au bon endroit, je peux me briser comme n’importe qui.
L’enregistrement entra alors dans le moment où tous deux commencèrent à perdre le contrôle, le matériau qui fut extrait du reste de l’interview et qui, monté, donna à Bruno son premier grand succès.
— Les gens voient le capitaine. Ils voient la voiture, le salaire, les buts… — sur l’enregistrement, sa respiration devenait plus rauque ; Bruno se souvint de la manière dont, cette nuit-là, il avait tendu la main et effleuré le dos de la sienne, celle qui tenait le stylo —. Personne ne reste pour voir ce qu’il y a quand les projecteurs s’éteignent. Personne, jusqu’à aujourd’hui, n’avait osé me dire en face que j’étais un imbécile et, dans la foulée, m’offrir son travail par pure compassion.
— J’ai juste fait ce que je croyais juste.
— Ouais… le juste. — Un rire rauque —. Mais là, maintenant, on ne fait pas ce qu’il faut, pas vrai ? Tu es chez moi, au milieu de la nuit, en train d’enregistrer une interview qui m’est déjà complètement égale. Éteins-la.
— Le dictaphone ?
— Le dictaphone, le journalisme et ta petite tête qui n’arrête pas de tourner. Éteins tout, Bruno.
Encore quelques secondes, puis le silence perpétuel du fichier. Tout s’arrêta. Bruno savait ce qui venait après cette coupure, parce que son corps s’en souvenait mieux que sa tête : il se souvenait des mains de Darío lui arrachant sa chemise pendant que le dictaphone restait muet sur la table ; il se souvenait de la façon dont le capitaine l’avait retourné contre la baie vitrée, la ville entière à ses pieds, et lui avait baissé son pantalon jusqu’aux genoux avant de lui cracher sur le cul et de le prendre sans dire un mot de plus ; il se souvenait du froid du verre contre sa joue et de la grosse bite du capitaine l’ouvrant par derrière pendant qu’il haletait « je vais te baiser jusqu’à ce que tu oublies comment on pose des questions » ; il se souvenait de la main calleuse de Darío lui couvrant la bouche quand il gémissait trop fort, et de son propre sperme maculant la baie vitrée en épais filets blancs qui ruisselaient sur les lumières de Valencia ; il se souvenait, surtout, de la jouissance brûlante du capitaine le remplissant à l’intérieur du cul tandis qu’il lui mordait la nuque en murmurant son nom comme une condamnation. Il se souvenait s’être endormi ensuite, la tête contre cette énorme poitrine, sentant qu’un homme habitué à ne laisser personne le toucher tremblait enfin, entre ses bras.
— C’était toi, Darío — murmura Bruno dans le vide de son salon —. C’était toi qui me demandais de te briser.
Il resta à regarder l’écran, où le lecteur s’était arrêté à la fin du fichier, comme si le temps s’était figé. Iván avait raison : Bruno Vidal ne se serait attaché à personne qui ne fût pas son égal. Le problème, c’était que cet égal l’avait laissé dans le noir.
Le curseur plana plusieurs secondes sur l’icône de la corbeille. Il sentit une envie presque violente de cliquer et de voir ces mégaoctets de confession disparaître à jamais, réduisant au silence les interférences une bonne fois pour toutes. Mais dans le dernier instant, sa main resta immobile. Supprimer le fichier, c’était supprimer la seule preuve que ce géant de glace s’était un jour brisé entre ses mains. Il n’y parvint pas. Dans un soupir de défaite, il éloigna le curseur du danger et choisit, tout simplement, de cesser de le regarder.
Il referma lentement l’ordinateur portable. Le silence qui suivit était plus dense qu’avant, mais ce n’était plus une interférence. C’était un deuil. Il marcha jusqu’à la baie vitrée donnant sur les rues endormies et posa son front contre le verre froid.
Il restait peu d’heures avant que se lève le jour du dix novembre. Quatre années d’un amour qui semblait un secret d’État, et toute une vie devant lui pour que cet audio cesse enfin d’être sa seule bande-son.
Le laisser partir, se souffla Bruno à lui-même avant de baisser le store.